Voyeurs devant l'inconnu : Les mille regards de la nuit

LEDROIT - OTTAWA HULL - Arts visuels, 18 octobre 1997

Par DOMINIQUE LAURENT, collaboration spéciale

The doors of the main gallery are open, releasing a cacophony of sounds and exotic music. Our image is reflected backlit by the mirror at the entrance; on either side, the tinted black beckons us...

For lovers of darkness and light, the Ottawa Art Gallery is presenting an exhibition featuring the work of artists Keith Piper and Ramona Ramlochand, on view until November 23. This collaboration stems from a meeting between the two artists and curator Sylvie Fortin in Banff in 1994.

The result is something to be discovered, something to be savored, like our eyes and ears opening to the dimness and the sonic complexity.

Once past the wall, we find ourselves facing two circular projections that create a binocular effect. I must admit that this circularity makes me a little uneasy. In the subtlety of the installation, it becomes a pleonasm, a cliché that, on first viewing, gave me a sense of déjà vu, almost enough to kill my interest in the bud.

Yet, and thankfully so, their content kept me there. In this collaborative work, the viewer is confronted with two parallel worlds. On the one hand, black and white images reveal the secrets of the exterior space. We discover the entrance hall, which comes to life, however slightly, with the usual comings and goings; the calm, the anonymity of the people who move about, the simplicity of the visual information conveyed in this play of architectural perspective that stretches from the building's entrance to that of the gallery.In the adjacent room, we find Ramona's work entitled Journey to Nowhere. Through the installation, the viewer moving around the three doors perceives their projected shadow as a reflection integrated into the composition and the theme of the duratrans. This reflection is directly related to the subject, namely, being on the road to nowhere, since the journey itself is merely the projection of the viewer into a corridor that foreshadows the exit, but does not reveal it.

In the image of the temple, the reflection of the floor becomes the still sheet of water surrounding the palace and serving as its screen. The second image connects the shadow of the floating figure with our own, within the context of Ramona Ramlochand's Journey to Nowhere, a mirage. It is the oasis of the soul, the exotic journey with all its imperialistic connotations.

Les portes de la grande galerie sont ouvertes, laissant s'échapper une cacophonie de bruits et de musiques exotiques. Notre image s'imprime à contre jour sur le miroir installé à l'entrée; de chaque côté, le noir teinté nous appelle...

Pour les amateurs d'obscurité et de lumière, la Galerie d'art d'Ottawa présente jusqu'au 23 novembre inclusivement une exposition réunissant les artistes Keith Piper et Ramona Ramlochand. Cette collaboration est le fruit d'une rencontre des deux artistes et de la conservatrice Sylvie Fortin à Banff, en 1994

Le résultat, lui, se laisse deviner, se laisse s'apprivoiser, comme nos yeux et nos oreilles qui s'ouvrent à la pénombre et à la complexité sonore.

Une fois passé le mur, on se retrouve face à deux projections circulaires qui viennent créer un effet de binoculaire. Je dois avouer que cette circularité me gêne un peu. Dans la finesse de l'installation, elle devient un pléonasme, un cliché qui, à la première lecture m'a donné une impression de déjà vu, presque suffisante à tuer mon intérêt dans l'oeuf.

Pourtant, et heureusement d'ailleurs, leurs contenus m'ont fait rester. Dans cette oeuvre commune, le spectateur se trouve confronté à deux mondes parallèles. D'une part, des images en noir et blanc nous livrent les secrets de l'espace extérieur. On découvre le hall d'entrée, qui s'anime un tant soit peu par le va-et-vient habituel; le calme, l'anonymat des personnes qui y circulent, la simplicité de l'information visuelle véhiculée dans ce jeu de perspective architecturale qui s'étale de l'entrée de l'édifice à celle de la galerie.

Puis on réalise l'espionnage devenu maintenant banalité. La caméra à l'affût derrière le miroir capture notre reflet pour nous projeter dans un lieu autre faisant ainsi de nous un figurant dans l'oeuvre qui est en cours. Pourtant quelques minutes plus tard, devenus spectateurs à notre tour, elle s'empare du prochain visiteur pour nous dévoiler la supercherie...

À ce système de caméras de surveillance vient se juxtaposer un montage électronique vidéographique sur les pays exotiques dits «colonisés». De la simplicité on passe à la complexité. Nos sens sont bombardés par la couleur, le mouvement, les superpositions des images projetées sur la peau des habitants, servant d'écran aux fantasmes exotiques des blancs.

Par fantasme, je veux plutôt parler de stéréotypes, d'idées préconçues, comme un faux message lancé loin de toute réalité. Celui-ci se traduit par les traces de lumière, de cultures, par la superposition des influences, du multiculturalisme. Des mains qui caressent les visages, les images, la lumière, le mur.

Dehors, les gens passent et ne se soucient de rien, coincés dans la zone grise qu'est leur vie de Voyeurs devant l'inconnu Les mille regards de la nuit Nord-Américain.

Pourtant cet effet de jumelle qui me rebute nous fait bien voir le monde avec un recul de curieux; observer sans être vu. Cette position de voyeur devant l'inconnu, devant ce qui nous dérange, nous permet en effet de regarder plus à l'aise sans ressentir le besoin de justifier.

Elle nous permet de dévisager sans gêne, et de se réfugier dans l'anonymat. Cette oeuvre commune est sans doute un bel exemple de collaboration entre les deux artistes. Chacun y trouve son compte sans pour autant avoir eu À sacrifier quoi que ce soit de viscéral. Le résultat est étoffé et homogène, la symbiose s'opère naturelle-ment.

Dans la salle adjacente, on retrouve l'oeuvre de Ramona intitulée Journey to Nowhere. Par le biais du dispositif, le spectateur qui circule autour des trois portes perçoit son ombre projetée comme une réflexion intégrant la composition et le propos des duratrans. Celui-ci se trouve en relation directe avec le sujet, c'est-à-dire sur la route de nulle part puisque le voyage lui-même n'est que la projection de celui-ci dans un corridor prédisant la sortie, mais ne la montrant pas.

Dans l'image du temple, le reflet du plancher devient la nappe d'eau tranquille qui entoure le palais et lui sert d'écran. La deuxième image met en relation l'ombre du personnage flottant et la nôtre, dans un contexte de Journey to Nowhere, de Ramona Ramlochand mirage. C'est l'oasis de l'âme, le voyage exotique avec toutes ses connotations impérialistes. C'est la vision utopique du blanc sur la séduction de l'inconnu. Le reflet lumineux de celle-ci nous amène à prendre conscience de notre propre mise en abîme par le biais de la répétition des réflexions qui dialogue entre l'installation et la porte extérieure de la galerie, guidant ainsi instinctivement le visiteur à la traverser pour se diriger vers la troisième salle contenant la projection vidéographique de Keith Piper.

Celle-ci, intitulée The Exploded City, parle de la tour de Babel, la solution idéale proposée jadis à Dieu pour réunir les hommes de toutes les races, de tous les pays. Utopie qui semble per sister aujourd'hui, puisque la barrière des langues et des cultures semble encore tenir le coup. Dans ce montage vidéo, Piper associe le mot babble, le babil, vocalisations spontanées émises par les nourrissons et le babélisme (de Babel), confusion langagière, jargon incompréhensible. Par cette analogie, il nous amène à revoir notre position sur les différences culturelles en questionnant leurs effets directs et indirects sur la perception des individus et l'influence de la communication dans la compréhension et l'interprétation de chacunes d'elles

Cette exposition majeure organisée par La Galerie d'art d'Ottawa, sous la direction de la conservatrice Sylvie Fortin, est la première exposition de l'artiste londonien Keith Piper au Canada.

Elle permettra également à Ramona Ramlochand, artiste diplômée en arts visuels de l'Université d'Ottawa, de joindre la scène internationale.

Les mille regards de la nuit initie une tournée qui visitera The Art Gallery of Windsor, Ont., le SIAC à Montréal, et The Oakville Gallery en banlieue de Toronto en 1998. Elle ira également à Vancouver et en Angleterre en 1999.

Rappel: c'est à partir du 30 octobre, 19 h que se déroulera l'exposition annuelle et la visite des ateliers des Enriched Bread Artists au 951 Gladstone, Ottawa. Pour plus de détails, contactez Carl Stewart au 729-7632.